Avec tant de persécutions et d’agitation, avec le peuple juif qui fuyait Erets Yisrael, les rabbins savaient qu’ils ne pourraient pas encore longtemps garder en état de fonctionnement un siège central de pouvoir rabbinique.
Cependant, ces grandes périodes de chaos ont été marquées par quelques uns des esprits rabbiniques les plus subtils. Parmi eux :
Rabbi Akiva (dont nous venons de parler).
Le principal disciple de Rabbi Akiva, Rabbi Méir, mari de la célèbre Berouria.
Rabbi Chim‘on bar Yo‘haï, l’auteur du Zohar, texte de base de la Kabbala.
Rabbi Eliézer, fils de Rabbi Chim‘on bar Yo‘haï.
Rabbi Chim‘on ben Gamliel II, descendant de la Maison de Hillel et du roi David.
Yehouda ha Nassi
C’est à cette époque que va émerger et laisser sa trace une autre éminente personnalité, Rabbi
Homme aux multiples facettes, il était à la fois un grand érudit en Tora et un éminent dirigeant, ce qui lui a donné l’aptitude de conduire le peuple juif en cette époque chaotique. Il possédait aussi une grande fortune personnelle, ce qui le mettait en situation de pouvoir négocier et traiter, non seulement avec les Juifs en Erets Yisrael mais aussi avec les autorités romaines.
Pendant une période de relative tranquillité, Rabbi Yehouda ha Nassi a noué des rapports d’amitié avec les Empereurs romains qui ont succédé à Hadrien, particulièrement Marc Aurèle. Voici ce qu’écrit à ce sujet le rabbin Berel Wein dans son ouvrage Echoes of Glory (p. 224) :
Providentiellement, au cours de la guerre contre les Parthes, Marc Aurèle Rabbi rencontra Yehouda ha Nassi, et ils sont devenus des amis et plus tard des confidents… Marc Aurèle consultait son ami Yehouda sur des affaires politiques ainsi que sur des questions personnelles…
Les années du règne de Marc Aurèle, qui est mort en 180, ont été le point culminant des rapports entre Rome et les Juifs. Les Juifs, sous la direction de Rabbi Yehouda ha Nassi, ont employé cette période de bienheureux répit à se préparer pour la lutte qu’il leur faudrait certainement mener ensuite.
C’est à cette époque, vers 170 à 200, qu’est née la Michna.
La Michna
Qu’est ce que la Michna ?
Dans nos précédents chapitres, nous avons vu que le peuple juif
a reçu au Mont Sinaï la Tora écrite et la Tora orale, cette
dernière étant l’explication orale de la manière
dont les lois écrites doivent être exécutées et
suivies.
La Tora orale a traversé les générations et n’avait
jamais été écrite. Pourquoi ? Parce qu’elle devait
conserver toute sa fluidité. Les principes restaient les mêmes,
mais leur application devait être adaptée à tous types
de nouvelles circonstances.
Cette faculté d’adaptation a parfaitement fonctionné aussi
longtemps que l’autorité centrale, le Sanhédrin, est
resté intact, et que la chaîne de transmission n’a pas été interrompue,
ce qui veut dire : aussi longtemps que les maîtres étaient en
mesure de propager librement leur sagesse à la génération
suivante. Mais dès la destruction du Temple, le Sanhédrin a été souvent
contraint à la clandestinité et les maîtres ont dû se
mettre au secret.
Rabbi Yehouda ha Nassi se rendit compte que les choses ne s’amélioreraient
pas de sitôt. Il pressentit que ni sa génération ni de
nombreuses générations après la sienne ne verraient la
reconstruction du Temple. Il constata que les Juifs s’enfuyaient du pays à la
suite de persécutions continuelles et compte tenu de conditions de vie
intolérables. Il observa que l’autorité centrale était
plus faible que jamais et qu’elle pourrait cesser complètement
d’exister. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé au quatrième
siècle, comme nous le verrons plus loin.
Pour assurer que la chaîne de transmission ne serait jamais rompue, il
décida que le moment était venu de coucher par écrit
la Tora orale.
C’était là une tâche monumentale. Rabbi Yehouda
ha Nassi a dû aller consulter tous les rabbins qu’il lui a été possible
de rencontrer afin qu’ils lui communiquent tout ce dont ils se souvenaient.
Il leur demanda de lui livrer tout ce qu’ils savaient des traditions
légales qu’ils avaient reçues et que l’on pouvait
faire remonter jusqu’à Moïse au Mont Sinaï. Il rassembla
tous ces souvenirs, les rédigea, et le résultat final fut la
Michna, la « répétition », parce qu’elle était étudiée
en répétant. Le mot Michna, par extension, signifie « étude ».
Les six « ordres » de la loi juive
La Michna a été divisée en six traités
fondamentaux, correspondant aux grands domaines de la loi juive :
Zeraïm, littéralement « graines » : toutes les règles
et lois agricoles pour les nourritures ainsi que toutes les bénédictions.
Mo‘èd, littéralement « jour férié » :
rituels du Chabbath et des autres jours fériés juifs.
Nachim, littéralement « femmes » : tous les problèmes
entre hommes et femmes tels que le mariage, le divorce, etc.
Nezikine, littéralement « dommages » : loi civile et pénale.
Kodchim, littéralement « choses sacrées » :
lois concernant le Temple.
Taharoth, littéralement « choses pures » : lois concernant
la pureté et l’impureté rituelles.
Rabbi Yehouda ha assi acheva la Michna en 219 dans la ville de
Tsipori, en Galilée. On peut aujourd’hui en visiter le site, très intéressant
d’un point de vue archéologique. A un endroit appelé Beith
Ché‘arim, les archéologues ont trouvé une série
de catacombes sur le flanc d’une montagne. Et ils y ont réellement
trouvé sa sépulture, avec son nom inscrit sur une pierre tombale,
aux côtés de celles de beaucoup d’autres grands érudits
de cette époque.
La rédaction du Talmud
Rabbi Yehouda ha Nassi n’avait pas fini de rédiger
la Michna que les rabbins se rendirent compte qu’elle n’était
pas suffisante. Elle était écrite dans un style sténographique
et parfois sibyllin. Elle était en effet très concise, et écrite
sur la présupposition que celui qui la lirait serait déjà bien
familiarisé avec le sujet.
C’est ainsi que se sont bientôt engagées des discussions à son
sujet, et que l’on a commencé de rédiger les procès-verbaux
de ces discussions.
Etant donné qu’à cette époque une partie importante
de la population juive vivait en Babylonie, qui était hors d’atteinte
de l’Empire Romain, c’est là que les rabbins ont mis par écrit
leurs discussions, dont les comptes-rendus ont pris le nom de Talmud de Babylone.
En Erets Yisrael, d’autres discussions ont eu lieu, dont le résultat
final a été le Talmud de Jérusalem. (Signalons incidemment
que le Talmud de Jérusalem n’a pas été écrit à Jérusalem,
mais à Tibériade, le lieu où il a siégé en
dernier lieu. On lui a cependant, par déférence, donné le
nom de la ville où il aurait dû légitimement siéger.)
En cette époque de chaos, les rabbins décident d’agir à l’encontre de tous les précédents : rédiger la Loi Orale.
Rabbi Yehouda a été une personnalité qu’il est absolument indispensable de comprendre lorsqu’on étudie cette époque, car il fut l’un des personnages majeurs de l’histoire juive.
Le Talmud n’est pas seulement un développement des détails de la loi juive telle qu’elle est enseignée dans la Michna. Il est l’encyclopédie de toute l’existence juive.
Le Talmud contient aussi beaucoup de agadtoth, anecdotes censées illustrer des points importants dans la vision juive du monde. Ces anecdotes contiennent des informations d’une grande richesse sur une foule de sujets.
Cette information était substantielle pour le peuple juif parce que la loi n’a jamais été appliquée au vu d’une lecture littérale de la Tora. Prenons par exemple : « Un œil à la place d’un œil, une dent à la place d’une dent » (Exode 21, 24). Il n’a jamais été enseigné par le judaïsme que si quelqu’un crève les yeux d’autrui, on doit lui crever les siens. A quoi bon deux aveugles ? Ce verset a toujours été compris comme voulant dire :
1) Que la justice doit être proportionnelle : on ne prend pas une vie pour un œil.
2) Que c’est la valeur de l’œil qui compte, et donc qu’il s’agit là d’une réparation pécuniaire.
C’est ainsi que le Talmud présente tout à la fois les traditions orale et écrite.
L’étude du Talmud passe par beaucoup de polémiques. On a l’impression, à chaque page, que les rabbins se complaisent à des discussions sans fin. Cette sorte d’échange, où il s’agit de parvenir au cœur d’une vérité, est appelée pilpoul. Ce mot possède souvent, en dehors du monde des yechivoth, une connotation négative, dans la mesure où il semble à l’esprit non averti que les rabbins ne font que couper des cheveux en quatre, et que leurs débats se situent le plus souvent à des années-lumière de la vie de tous les jours. Il n’en est rien.
La raison pour laquelle les rabbins du Talmud s’entretiennent de sujets qui peuvent ne pas trouver leur application dans l’existence quotidienne est qu’ils cherchent à trouver une vérité abstraite, à dégager un principe. Ces rabbins s’attachent à découvrir la réalité qui se dissimule derrière l’acte méritoire. Ce que cherche à dépister le judaïsme, c’est une réalité, la réalité ultime étant Dieu.
Autre remarque importante au sujet de ces discussions : elles ne se développent jamais autour de questions essentielles. On n’assistera jamais à des débats sur la question de savoir si l’on peut allumer du feu le Chabbath ou manger du porc. Ces points sont acquis définitivement aux débats, et ils ne font l’objet d’aucun désaccord. Seuls des points de détail sont sujets à discussion. Et ces rabbins étaient assez sages pour savoir qu’un jour viendra où les principes dégagés en parvenant au cœur de la vérité comporteront des implications à long terme.
La Guemara
Quand on examine aujourd’hui une page du Talmud, on trouve
au milieu de celle ci le texte hébreu de la Michna. Insérées à l’intérieur
de ce texte sont les explications en araméen appelées la Guemara.
Le mot araméen Guemara signifie « tradition ». En hébreu,
il veut dire « achèvement ». De fait, la Guemara est une
compilation de diverses discussions rabbiniques sur la Michna, qu’elle
permet ainsi de mieux comprendre.
Les textes de la Michna et de la Guemara sont entourées par d’autres
apports et commentaires introduits postérieurement.