(Pour plus de détails sur l’antisémitisme en général, cliquer ici pour XXX.)
Bien sûr, en Russie et dans la « zone de résidence » d’Europe de l’est, l’antisémitisme ne s’est jamais caché, ainsi que nous l’avons vu aux chapitres 56 et 57. Mais il en est allé différemment dans le monde occidental.
Certains des pires cas d’antisémitisme avant la venue des Nazis en Allemagne ont été fomentés par des Français, dont le pays était pourtant le lieu de naissance des « Lumières ».
On apprendra avec stupéfaction, par exemple, que c’est le consul de France Ratti Menton qui a porté une accusation de meurtre rituel contre les Juifs en 1840, quand un moine disparut à Damas (Syrie). En réponse à ses accusations, les autorités syriennes ont arrêté plus de soixante enfants juifs afin de contraindre leurs parents à confesser leur crime. Plusieurs Juifs furent arrêtés et torturés. Deux sont morts sous la torture et plusieurs autres sont devenus invalides à vie, l’un a « avoué ».
Sous la pression des autorités françaises, les Syriens auraient jugé ces Juifs sur des accusations mensongères, si le monde juif n’avait pas réagi. Les organisations juives ont lancé une campagne de protestations émanant des dirigeants britanniques et américains, y compris le Président des Etats Unis Martin Van Buren, qui a obligé les Syriens à abandonner les poursuites.
(On remarquera que les Juifs réformés allemands, qui avaient pris leurs distances, comme nous l’avons vu au chapitre 54, par rapport aux autres Juifs, n’ont pas participé à ces réactions.)
L’antisémitisme français n’en a pas moins continué.
En 1886, un livre violemment antisémite, La France juive, connut dès sa parution un succès considérable. Sa sortie des presses fut suivie, en 1892, par la publication d’un journal quotidien antisémite, La Libre Parole.
Voici ce qu’en écrit Berel Wein dans Triumph of Survival (p. 233) :
Nulle part ce journal n’était plus populaire que dans le corps des officiers de l’armée française… Malmenée par les anarchistes et les pacifistes de gauche, humiliée par sa cuisante défaite lors de la guerre franco prussienne de 1870, l’armée française était frustrée, malveillante, et paranoïde. Un de ses ennemis principaux était « l’influence juive » dans la vie française. Cela faisait de l’armée le candidat logique pour une péripétie antisémite. Cette péripétie n’allait pas tarder à survenir.
L’affaire Dreyfus
Cette péripétie antisémite qui deviendra « L’Affaire » a été le célèbre procès d’Alfred Dreyfus, capitaine de l’armée française, faussement accusé d’espionnage en 1894.
Un journaliste autrichien en poste à Paris, Theodor Herzl, fut indigné à la vue de ce spectacle et bouleversé jusqu’aux entrailles de voir que la haine des Juifs était aussi ancrée dans la France « civilisée ». C’est alors qu’il se rendit compte, lui qui était profondément laïque et complètement assimilé, que le seul endroit sûr pour les Juifs était une terre leur appartenant, la terre d’Israël. Cela le conduisit à réunir à Bâle (Suisse), en 1897, le premier Congrès Sioniste, qui fut à l’origine de l’Organisation Sioniste Mondiale. Nous examinerons le sionisme plus en détail dans un prochain chapitre.
Entre temps, la parodie de justice qui avait marqué le procès de Dreyfus provoqua des polémiques. Le plus éminent des écrivains français, Emile Zola, publia dans un journal un article intitulé J’accuse, où il reprochait au gouvernement d’avoir truqué la justice. Pour cela, Zola qui n’était pas juif fut condamné pour diffamation et dut s’enfuit en Angleterre.
Par la suite, après une nouvelle parodie de justice où Dreyfus fut de nouveau condamné, il fut réhabilité et rétabli dans son grade. Mais ce n’est qu’en 1906 qu’il fut entièrement disculpé.
La première Guerre mondiale
Le 28 juin 1914,
l’archiduc François Ferdinand, héritier
présomptif du trône austro hongrois, fut assassiné à Sarajevo
par un nationaliste serbe. Un mois plus tard, après que ses exigences
humiliantes aient été rejetées, l’Autriche Hongrie
déclara la guerre à la Serbie. D’autres déclarations
de guerre suivirent rapidement, précipitant dans les hostilités
toutes les grandes puissances européennes. D’un côté les
Alliés principalement la France, la Grande Bretagne, la Russie
et les Etats Unis ; de l’autre les Empires centraux : l’Autriche Hongrie,
l’Allemagne et la Turquie (c’est à dire l’Empire Ottoman).
La première Guerre mondiale, qui a duré quatre ans, a été incroyablement
destructive et a fait dix millions de morts et vingt millions de blessés.
L’importance des pertes humaines était due en grande partie au
fait que, lorsque le conflit a éclaté, on avait perfectionné des
armes mortelles capables de tuer un grand nombre d’adversaires. Les soldats
n’avaient plus besoin de s’affronter dans des combats au corps à corps.
Les mitrailleuses et l’artillerie lourde faisaient le travail pour eux.
Et le résultat final fut très dévastateur.
En ce qui concerne les Juifs, ils furent un million et demi à combattre,
et ce dans les armées autrichienne, allemande, russe, française.
Les Juifs, aux côtés de leurs concitoyens, se sont battus dans
ce conflit contre d’autres Juifs, et ils ont laissé 140 000 morts.
Il est intéressant de noter que la première Guerre mondiale,
qui a sans aucun doute dressé les décors de la Shoah, a éclaté le
1er août 1914, qui correspondait au 9 av (Tich‘a be av),
la pire date de l’histoire juive. C’était la date anniversaire de
la destruction du premier et du deuxième Temples, ainsi que de beaucoup
d’autres catastrophes ayant frappé le peuple juif, comme nous
l’avons déjà vu.
Les deux maillons majeurs dans cette réaction en chaîne ont été la Révolution bolchevique et la venue au pouvoir du parti nazi en Allemagne.
Hitler n’aurait jamais pu prendre le pouvoir si son pays n’avait pas été vaincu après la première Guerre mondiale. A la suite de sa défaite, le draconien Traité de Versailles a mis l’Allemagne à genoux, et la crise économique mondiale d’après la guerre l’a jetée dans un chaos économique. Et qui, aux yeux des Allemands « éclairés », était il responsable de cette misère économique ? Le Juif, bien sûr !
La seconde Guerre mondiale, qui n’a suivi la première que de 21 ans, a été à beaucoup d’égards, comme nous le verrons, une continuation du même conflit.
La révolution bolchevique
Au commencement
de la guerre, le gouvernement tsariste connut des succès
encourageants. Mais la guerre s’éternisa, et le nombre de morts
et de revers militaires dépassa ce que la Russie pouvait supporter.
Les nombreuses années de corruption du gouvernement tsariste avaient
déjà conduit la Russie à une révolution manquée
en 1905. En 1917, la révolution fut enfin fructueuse, quoique les luttes
aient continué jusqu’en 1921. Le Tsar fut déposé,
et un gouvernement communiste prit le pouvoir, qu’il conserva jusqu’en
1990.
Bien entendu, les Juifs qui faisaient partie de la fraction la plus
opprimée de la population russe, et qui côtoyaient toujours les
mouvements qui déclaraient vouloir « changer le monde » se
sont impliqués dans une large mesure dans la Révolution russe.
(Nous avons déjà vu que le fondateur de l’idéologie
communiste était Karl Marx, un Juif qui s’était converti
au christianisme et qui avait ensuite abandonné toute religion.)
La devise du parti communiste « de chacun selon ses capacités, à chacun
selon ses besoins » s’accordait parfaitement avec les enseignements
juifs de responsabilité et de justice sociales.
Les Juifs qui ont adhéré au parti communiste n’étaient
pas des Juifs religieux, mais leur inclination vers le tikoun ‘olam (« réparation
du monde ») n’était pas mort. De fait, en l’absence
d’une expression religieuse, cette inclination (vers ce qui est identifié dans
le judaïsme comme une utopie messianique) dominait leurs âmes juives.
Bien entendu, ce n’est pas parce que des Juifs laïcisés se
sont engagés dans la Révolution russe que les Juifs religieux
des shtetls ont été épargnés dans le conflit. En
fait, de très nombreux Juifs ont été tués pendant
la Révolution russe.
Malheureusement, ces Communistes juifs suivaient le dicton marxiste selon lequel « la religion est l’opium du peuple », et ils ont déployé de vastes efforts pour éradiquer le judaïsme en Russie en tant que religion.
Voici un passage d’un texte de propagande édité par la Yevsektsiya, le département spécial du gouvernement soviétique chargé des rapports avec les Juifs, intitulé : La liquidation des institutions bourgeoises, publié en octobre 1918 :
La communauté juive a été dominée jusqu’ici par des membres de la classe des propriétaires qui voulaient tenir les masses dans l’obscurité en leur imposant une culture hébraïque. Alors que les classes supérieures ont envoyé leurs enfants dans des écoles publiques, ils n’ont ouvert que des écoles primaires rudimentaires et des synagogues pour la progéniture du prolétariat à laquelle on n’a enseigné que des choses inutiles. Dans la lutte contre la communauté juive officielle, il n’y aura aucun compromis avec la bourgeoisie.
C’est ainsi que le gouvernement communiste de Russie, tout comme celui des Tsars, s’est lancé dans une politique de sécularisation forcée des Juifs. (Il faut ajouter, pour être juste, que l’Eglise orthodoxe russe a connu le même sort.)
En application de cette politique, les Juifs de Russie ont été délibérément dépossédés de leur héritage, ce qui a eu pour résultat de donner naissance à une énorme population juive totalement ignorante en matière de judaïsme. Cela a constitué un événement entièrement nouveau dans l’histoire humaine : la sécularisation délibérée d’une communauté dans une aussi large mesure pendant un temps aussi long. Cette politique a commencé en Union Soviétique et s’est poursuivie chez les autres régimes communistes, notamment en Chine.
Staline et Trotsky
A la mort de Lénine, en 1924, Joseph Staline (1879 1953) prit le pouvoir.
En 1935, il entreprit une série de purges qui dévastèrent
la Russie.
Ces purges ont fait de Staline le deuxième plus grand meurtrier du XXème
siècle (après Mao Tsé Toung), si nous considérons
le nombre de gens qu’il a fait tuer et ceux qu’il a condamnés à mort
dans un vaste réseau de camps de travail. On a évalué à 25
millions le nombre de morts dont Staline doit être tenu pour responsable,
soit deux fois plus que Hitler, et la moitié de ceux imputés à Mao.
Comme antisémite du première grandeur, même après
la Shoah, il prévoyait de faire déporter deux à trois
millions de Juifs en Sibérie où ils auraient été massacrés.
Il est cependant mort dans des circonstances mystérieuses avant d’avoir
pu mettre son plan à exécution.
Staline l’emporta et commença par destituer Trotsky de ses fonctions de Commissaire à la Guerre. Puis il le chassa du parti, et enfin l’expulsa de Russie en 1929. Trotsky survécut en exil pendant plus de dix ans, jusqu’à ce qu’il soit assassiné à Mexico en 1940 sur les ordres de Staline.
L’antisémitisme américain
Nous avons jusqu’ici évoqué l’antisémitisme
ouvertement meurtrier des Russes et l’antisémitisme insidieux
et « intellectuel » des Français. Mais qu’en était il
dans le pays de la tolérance, en Amérique ?
En 1913, à Atlanta (Géorgie), un Juif du nom de Leo Frank fut
faussement accusé du meurtre d’une fillette chrétienne
de 13 ans. Si fort était l’antisémitisme dans le sud des
Etats Unis que le témoignage d’un homme noir un événement
unique dans cette région raciste fut retenu contre un homme
blanc. Mais l’homme blanc en question, bien sûr, était un
Juif.
Par une triste ironie, le meurtrier n’était autre que le « témoin » noir un
fait qu’il avait confessé à son propre avocat, mais qui
n’avait pas été révélé. Il y avait
eu aussi un véritable témoin, mais il ne s’est présenté que
bien des années plus tard.
Frank fut déclaré coupable et condamné à mort,
mais le gouverneur de la Géorgie, John Slaton, convaincu qu’il était
innocent, commua sa peine.
C’est alors qu’il s’est produit l’inimaginable.
Ce n’est qu’en 1986, 73 ans plus tard !, que Frank fut innocenté à titre posthume par l’Etat de Géorgie.
L’affaire Frank conduisit à la fondation par le Benei Berith de la Anti Defamation League, devenue en Amérique la plus importante organisation juive de lutte contre l’antisémitisme. Elle eut fort à faire, surtout après 1918, à la fin de la première Guerre mondiale, et en 1929, lors de l’effondrement des marchés financiers, dont eurent à souffrir les Juifs américains.
Comme nous l’avons déjà indiqué au chapitre 57 à propos des « Protocoles des Sages de Sion », un des plus grands propagandistes de l’antisémitisme en Amérique a été Henry Ford, qui a consacré une partie de sa fortune à faire traduire les « Protocoles » en anglais et à les faire diffuser en Amérique aussi largement que possible.
Les « Protocoles » sont devenus après la Bible le livre le plus vendu aux Etats Unis dans les années 1920 et 1930.
L’usine de Dearborn (Michigan) de la Ford Motor Company portait dans son parking l’affiche suivante :
Les Juifs sont des traîtres à l’Amérique et ne méritent pas la confiance des Gentils. Les Juifs enseignent le communisme, les Juifs enseignent l’athéisme, les Juifs détruisent le christianisme, les Juifs contrôlent la presse, les Juifs produisent des films répugnants, les Juifs contrôlent l’argent.
Henry Ford n’était pas le seul. Il y en avait d’autres.
Il y a eu plusieurs partis politiques chrétiens conservateurs à forte connotation antisémite, comme les « Chemises d’argent » de William Pelley. Un journal antisémite, The Defender, appartenant à Gerald B. Winrod, enregistra 110 000 abonnés.
Ces antisémites américains étaient des apprentis fascistes. Sous le prétexte de patriotisme, ils soutenaient l’idée que les Juifs étaient la cause sous jacente des malheurs économiques de l’Amérique comme la crise financière de 1920 parce que c’était eux qui contrôlaient les affaires et les banques. Cette sorte d’antisémitisme a rivalisé avec celui d’Europe à la même époque, mais sans jamais connaître les conséquences monstrueuses qu’a connues le Vieux Continent.
Toutefois, toute cette haine du Juif a contribué à encourager la politique d’apaisement à l’égard de Hitler quand il a pris le pouvoir en Allemagne. Elle a été aussi l’une des raisons principales, comme nous le verrons plus loin, pour lesquelles les Etats Unis n’ont contribué que timidement à sauver les Juifs quand ils ont commencé de fuir la Shoah.
Notre prochain chapitre : La Shoah.
Traduction et adaptation Jacques KOHN