25 Iyar 5719 (2 juin 1959)
J'ai bien reçu votre lettre. Elle contient une question posée par des jeunes
gens et jeunes filles et je vous prie de m'excuser auprès d'eux d'avoir tardé
à leur répondre.
A l'évidence, il est impossible, dans le cadre d'une lettre de répondre à cette
question de manière exhaustive. Aussi m'attacherai-je à quelques points essentiels.
Vous pourrez cependant, je l'espère, enrichir mes explications de vos propres
commentaires qui trouveront leurs fondements dans l'enseignement de la Torah
en général et plus particulièrement dans celui de la 'Hassidout. Il va également
de soi que je reste prêt à répondre à de nouvelles questions ou à des objections.
Il m'est demandé:
"Pouvons-nous avoir la preuve, nous qui doutons, de l'existence
de D., clairement et sans réserve ni possibilité de réserve?"
LES NOTIONS DE PREUVE ET D'EXISTENCE
Certaines questions, parce
qu'elles paraissent simples, sont formulées au moyen d'expressions banales et
familières.
Pourtant ce sont ces questions-là qui exigent une attention particulière et,
plus que d'autres, imposent la précision du discours. Cette dernière possibilité
est d'autant plus forte ici qu'une question posée d'innombrables fois, en d'innombrables
temps, ne peut avoir eu pour tous ceux qui l'on formulée, le même contenu. Il
faut donc, en premier lieu, circonscrire le sens des expressions auxquelles
on aura recours. Ainsi les notions "d'existence" et de "preuve d'une
existence" peuvent être indifféremment utilisées par un enfant ou un chercheur.
Pour le premier, cependant,
ces notions se bornent aux choses concrètes, palpables, alors que le chercheur
examinera avec minutie les moindres détails. L'aveugle, quant à lui, ne pourrait
donner aucun sens intrinsèque à la notion d'existence des couleurs, insaisissable
pour lui hors du témoignage de ceux qui voient.
A un niveau plus élevé: chacun admet sans réserve que la manifestation quelconque
suppose l'existence d'une cause à ce phénomène. Autrement dit, que la perception
d'un phénomène prouve l'existence d'une énergie, bien que cette preuve ne soit
pas directe et que subsiste donc, a priori, une possibilité de doute.
De ce que nous disons, l'énergie
électrique est un exemple. L'homme est doté de sens. La vue, chez
lui, vérifie l'existence des couleurs, l'ouïe celle des sons. Ces
perceptions sont considérées comme des preuves absolues et directes.
Or, aucun des sens de l'homme ne peut percevoir, en elle-même, l'énergie
électrique. Seuls ses effets lui apparaissent: un fil de métal
devient incandescent, l'aiguille d'un ampèremètre s'agite. Cela,
pourtant, est considéré comme une preuve irréfutable de
l'existence d'un courant électrique. Il en est de même pour une
énergie magnétique etc., mais si j'ai pris l'exemple de l'électricité
c'est parce que son existence est répandue et admise sans aucune réserve
ni l'ombre d'un doute.
Progressons encore: il est
tout à fait admis, aujourd'hui, que tout effet a une cause, celle-ci contredirait-elle
la logique humaine .
Un exemple: l'existence
d'un champ de pesanteur dont l'effet est le mouvement d'objets. Le fait de n'apercevoir
aucune cause physique du déplacement de certains objets a conduit à admettre
l'existence d'un champ bien que l'idée d'une force qui agisse à distance, sans
aucun intermédiaire soit, a priori, un défi à l'esprit humain.
Pourtant, l'existence de ce champ, enseignée dès le plus jeune âge, répétée
par les livres de classe, est devenue une sorte d'évidence, au-delà de tout
doute ou de toute réserve. Or, la tentative de modéliser le champ de pesanteur
par une matière "fine" appelée "éther" conduisit à des propriétés tellement
contradictoires que l'existence de cette matière s'est avérée encore moins plausible
que la possibilité d'une action à distance sans aucun intermédiaire.
J'ignore quel domaine des
sciences est familier aux jeunes gens et aux jeunes filles qui m'ont posé
cette question et plus particulièrement, s'ils étudient les sciences
dites exactes.
C'est précisément dans ce
domaine qu'a été formulée, il n'y a pas si longtemps, une théorie qui a été
reçue comme une révélation géniale par la communauté scientifique: la matière
n'est qu'une forme particulière d'énergie et l'on peut transformer l'énergie
en matière ou la matière en énergie. Cette théorie dépasse tout intellect humain
mais certaines expériences ne trouvent aucune explication si on ne l'admet pas.
Et cette seule raison tient lieu de preuve scientifique, admise partout comme
irréfutable, sans réserve ni possibilité de réserve (pour reprendre les termes
mêmes de la lettre qui m'a été adressée) bien que, pour notre entendement, on
soit ici en pleine absurdité.
Comme dans la formulation de leur question nos étudiants n'ont donné aucune
précision sur ce qu'ils accepteront comme preuve de l'existence de D. " clairement
et sans réserve ", je suppose qu'ils admettront un mode de preuve qu'ils
utilisent dans leur vie quotidienne.
LA REVELATION DU SINAÏ : UN TEMOIGNAGE IRREFUTABLE
Cela étant admis,
il est clair qu'il y a une preuve (et même pluralité de preuves)
de cette sorte quant à l'existence de D. Et comme il vient d'être
dit à propos de théories scientifiques. Ces preuves ne sont pas
contredites par le fait que la vérité profonde de cette existence
n'est pas saisissable par l'entendement humain ou même qu'elle s'oppose
à cet entendement. Car, comme on l'a montré, il est admis par
ceux qui réfléchissent au monde physique dans lequel nous vivons
pour en modéliser les phénomènes que l'intelligence de
la substance de ces phénomènes n'est pas décisive dans
la validité de leur modélisation.
Le processus de démonstration
ou la démonstration elle-même de l'existence de D. que nous
allons donner est donc de la même nature que celles utilisées par
les sciences exactes. Plus encore, elle se fonde sur des preuves qui appartiennent
au mode que chacun de nous utilise, dans sa vie quotidienne, pour étayer
ses décisions.
Qui réfléchit à la manière dont il agit, chez lui, dans la rue, à son coucher ou à son lever, admettra sans difficulté qu'il n'exige pas de lui-même de vérifier le bien fondé de chacune de ses actions, de chacun de ses comportements. Mais qu'il accepte le témoignage de ceux qui, avant lui, ont eu à réagir à des situations de même nature. Ce n'est que lorsqu'un doute apparaît sur la probité du témoignage, soit que le témoin soit orienté par des contraintes intérieures ou extérieures, soit qu'il n'ait pas été parfaitement lucide et semble avoir eu une vision déformée des faits, ou pour toute autre raison, qu'il est fait appel à d'autres témoignages.
Alors plus les témoins seront
nombreux, plus ils seront différents socialement, culturellement, plus seront
différents les cercles auxquels ils se rattachent, et plus sera réduite la possibilité
de falsification, plus la preuve apparaîtra comme scientifique et irréfutable.
C'est ici, précisément, qu'il nous faut revenir à notre sujet.
Le récit du Don de la Torah sur le Mont Sinaï a été transmis, sans la moindre
faille, de génération en génération, comme un fait survenu en présence de six
cent mille hommes adultes, sans compter donc les femmes, les enfants ni les
vieillards, soit, au total, plusieurs millions d'individus sortis d'Egypte,
et qui ont vu, de leurs propres yeux, cet événement.
Il n'est pas question ici du témoignage limité d'un seul prophète ou d'un groupe
restreint, d'une vision apparue au milieu d'un rêve. Il s'agit ici d'un témoignage
transmis de père en fils, de génération en génération, et tout le monde admet
que jamais il n'y eut la moindre interruption et que jamais le nombre de témoins
n'a été inférieur à six cent mille personnes au demeurant fort différentes les
unes des autres. Et même après la dispersion de ces témoins aux quatre coins
du monde, les versions qui nous sont parvenues de cet événement historique concordent
en tous points.
Est-il témoignage
plus sûr et plus précis que celui-là?
Une autre preuve, fonctionnant
sur le même mode que celui relevé à propos des sciences exactes petit être avancée.
Si l'on voit un objet comprenant un certain nombre de pièces, s'adaptant les
unes aux autres avec une précision extrême, alors même si ces pièces n'ont,
a priori, aucun rapport entre elles, on peut déduire avec certitude qu'une énergie,
qui leur est extérieure, lie et unit toutes ces pièces.
Et le fait même que
cette énergie lie et unit ces pièces prouve qu'elle leur est supérieure et qu'elle
les domine.
L'OBSERVATION DE LA NATURE
Si, par exemple, on entre
dans une usine entièrement automatisée et qu'on n'y voit aucun homme, on n'imaginera
pas, et cela sans aucune réserve, que cette usine puisse fonctionner sans un
mécanicien qui ait pensé l'organisation des machines et des pièces qui la composent,
dont l'esprit relie et mit ces machines entre elles et par rapport à l'ordre
central. Au contraire même, plus les interventions visibles de l'homme seront
rares, plus l'automatisation sera poussée, plus grand apparaîtra le génie du
mécanicien.
S'il en est ainsi pour une usine, composée de centaines, de milliers, ou de
dizaines de milliers de pièces, a fortiori, lorsque l'on réfléchit, dans notre
monde, à la constitution d'un morceau de bois ou de pierre, d'un végétal ou
d'un animal, ou à plus forte raison, d'un être humain, on arrive, comme le dit
le verset, à "voir la Divinité à travers sa chair".
Et ceci plus particulièrement
encore depuis que, grâce au progrès scientifique de ces dernières décennies,
nous savons que chaque chose est composée de dizaines de milliards d'atomes
qui contiennent chacun un certain nombre de particules. Pour le sens commun,
le désordre, le chaos le plus total aurait dû régner entre eux!
Or, nous constatons qu'il existe un ordre extraordinaire, une concordance étonnante
entre les parties les plus petites et les plus grandes de ce monde, une correspondance
entre les parties du microcosme et celles du macrocosme: il est donc clair,
sans l'ombre d'un doute qu'un "mécanicien" préside à cet ordre.
Naturellement, je n'ignore
pas la formule consacrée attribuant un tel ordre aux "lois de la
nature", mais je pense qu'il est superflu d'insister sur le fait que cette
expression ne contient en elle aucune explication, qu'elle n'est que la description
commode d'une situation existante, à savoir que les objets naturels se
comportent selon un ordre établi. Mais penser qu'une "loi de la
nature" est une existence indépendante, que chaque créature
est dirigée par une loi et qu'il y a autant d'êtres particuliers
que de lois est une absurdité totale qu'aucun scientifique, dans le domaine
qui est le sien, n'oserait soutenir. Encore une fois, il n'y a là qu'une
expression commode qui permet l'économie d'explications sur les situations
les plus simples (ou définies comme telles); mais il est évident
qu'elle n'explique rien.
Et surtout, je suppose que
nos étudiants souhaitent une preuve sur laquelle ils fonderont leur comportement
quotidien. Or, la preuve qui a été donnée est infiniment
plus forte que toutes les preuves sur lesquelles est, aujourd'hui, fondé
leur comportement de chaque jour. Qu'y a-t-il de plus courant que de tout préparer
pour le lendemain avant d'aller dormir? Pourtant aucun raisonnement logique
ne nous assure qu'au matin le soleil se lèvera encore une fois et que
toute la nature se manifestera comme la veille. Mais, comme l'univers se comporte
ainsi depuis des jours et des années, "il est sûr" que
ces "lois" qui le dirigent aujourd'hui le dirigeront encore demain
et après-demain. Et par cette seule supposition on justifie l'effort
de la préparation du lendemain alors même que cela n'a aucun fondement
"logique" autre que celui de l'existence d'un Maître à
ce mécanisme universel.
Comme il a été dit plus haut, on pourrait longuement développer cette analyse, expliciter certains points. Mais j'espère que ce qui a déjà été dit sera suffisant et vous fournira la matière d'une réflexion d'où vous pourrez conclure que ceux qui prétendent que la recherche de preuves de l'existence de D. est nécessaire se trompent car l'existence de la création en est elle-même une preuve. Une preuve irréfutable alors que les dernières théories scientifiques sur la création et une certaine façon de la décrire font naître les plus grandes difficultés.
Entre différentes
conclusions intervenues dans différents domaines scientifiques des contradictions
sont apparues. Cela sans préjudice du doute fondamental qui accompagne
la pratique scientifique: ce que perçoivent nos sens et notre cerveau
est-il lié en quelque manière avec ce qui existe hors d'eux, à
l'extérieur? Il n'en va pas de même pour le Créateur ou,
en d'autres termes, pour l'Artisan qui a créé l'univers et qui
l'a mis en ordre. Qu'il y ait une existence extérieure au sujet ou seulement
l'impression de cette existence est alors indifférent: pour tout homme,
n'importe quel objet qui existe dans son monde a une cause qui agit sur lui,
que ce soit de l'intérieur ou de l'extérieur.
Je voudrais ajouter une
dernière remarque: les preuves simples, à cause même de
leur simplicité, sont souvent difficilement admises. Mais j'espère
qu'il n'en sera pas ainsi pour ceux qui m'ont posé la question. En effet,
cette attitude devant de telles preuves n'a aucun fondement logique ni aucune
répercussion pratique, comme on peut aisément s'en rendre compte.
Or, l'un des fondements de la croyance dans le créateur et Maître
du monde, en l'événement du Mont Sinaï, au don de la Torah
et de ses commandements est que le primordial est l'action.
J'aurai plaisir à connaître une réaction à tout ce qui vient d'être dit et j'espère qu'elle s'exprimera sans gêne même si elle devait apporter certaines contradictions.