Nous avons maintenant quitté le Moyen-Age, dominé par les politiques répressives de l’Eglise à Rome, et nous abordons une période associée à l’expression individuelle et l’expérience profane, ainsi qu’à de nombreuses réalisations en érudition, en littérature, en sciences, et dans les arts.
Pendant la Renaissance, nous verrons émerger en France et en Angleterre des rois puissants, tandis que le pouvoir de l’Eglise commencera de diminuer. Les personnalités célèbres de cette période sont Michel-Ange, Léonard de Vinci, Shakespeare, Machiavel, Pétrarque, Rabelais, Descartes, Copernic, pour ne nommer que ceux-là.
C’est aussi l’époque où les Juifs commencent à s’installer en Pologne. Nous avons tendance aujourd’hui, lorsque nous pensons à la vie juive dans ce pays, à la croire confinée au shtetl, mais cela ne sera le cas qu’à partir du XVIIIème siècle. Nous avons également tendance à penser à la Pologne comme à un synonyme d’antisémitisme, de pogroms, etc. Mais à l’époque de la Renaissance l’image était tout à fait différente.
Le meilleur et le pire tendent à arriver dans les mêmes pays. Nous venons de le voir en Espagne, nous allons le constater maintenant en Pologne, nous le vérifierons plus tard en Allemagne. C’est une des grandes constantes de l’histoire juive depuis que les Juifs ont été invités en Egypte et qu’on les y a asservis.
Dans quelles circonstances les Juifs sont-ils venus en Pologne ?
Une invitation polonaise
Le christianisme s’est implanté très
tard en Pologne, seulement au début du XIème siècle,
et ce n’est qu’alors
que ce pays a rejoint la communauté européenne des nations,
si l’on peut dire. Il lui a fallu ensuite quelque cent ans avant de
devenir un Etat national doté d’un fort potentiel de développement.
De quoi a-t-on besoin pour développer un pays économiquement
et culturellement ?
On a besoin de Juifs.
Pourquoi les Juifs étaient-ils si nécessaires ? D’abord,
parce qu’ils savaient lire et écrire. Les Juifs ont toujours été hautement éduqués,
autant qu’ils devaient l’être pour lire la Tora et obéir à ses
lois, et l’instruction générale allait avec le reste. Ensuite,
ils étaient d’excellents banquiers, des comptables expérimentés,
et des administrateurs qui savaient préserver la santé de l’économie.
C’est ainsi qu’en 1264, le roi Boleslav de Pologne concéda
une charte invitant les Juifs. C’était un document étonnant,
accordant aux Juifs des droits et des privilèges sans précédent.
Par exemple, il énonçait que :
– Le témoignage d’un seul Chrétien ne sera pas admis dans
une affaire qui concerne l’argent ou la propriété d’un
Juif. Dans chaque cas de ce genre il devra y avoir le témoignage à la
fois d’un Chrétien et d’un Juif. Si un Chrétien blesse
un Juif de quelque manière, l’accusé payera une amende
au Trésor royal.
–
Si un Chrétien profane ou rend impur de quelque manière un cimetière
juif, Nous voulons qu’il soit puni sévèrement comme exigé par
la loi.
–
Si un Chrétien attaque un Juif, le Chrétien sera puni comme stipulé par
les lois de ce pays. Nous interdisons absolument à n’importe qui
d’accuser les Juifs placés sous Notre juridiction d’utiliser
le sang d’êtres humains.
–
Nous affirmons que si un Juif appelle au secours dans la nuit par suite de
violences qui lui ont été faites, et si ses voisins chrétiens
ne répondent pas à ses appels et ne procurent pas l’aide
nécessaire, ils seront condamnés à une amende.
–
Nous affirmons aussi que les Juifs sont libres d’acheter et de vendre
tous objets exactement comme les Chrétiens, et que si quelqu’un
les en empêche, il payera une amende.
C’était là un document prodigieux. On faisait appel aux
Juifs, auparavant, comme prêteurs d’argent (étant exclus
d’autres professions), de sorte que, quand un évêque ou
un gentilhomme voulait voir sa dette annulée, il formulait contre eux
une accusation de « crime rituel » et les faisait expulser ou massacrer.
Ici, le roi Boleslav a eu le courage de promettre aux Juifs que cela n’arriverait
pas en Pologne.
Les Juifs n’ont pas immédiatement afflué en Pologne, quoique
certains s’y soient installés pour y « prendre la température ».
Mais quand d’autres pays ont commencé d’expulser les Juifs,
comme l’Angleterre au XIIIème siècle, puis l’Italie
et le Portugal au XVème (comme nous l’avons vu aux chapitres
46 et 48), la Pologne est devenue un lieu de destination attrayant.
En 1569, la Pologne a fusionné avec la Lithuanie, ce qui lui a permis
de s’étendre vers l’est. Ce que l’on appelle aujourd’hui
l’Ukraine et une partie de la Biélorussie sont devenues des terres
vassales de la Pologne qui était encore un pays semi-féodal.
Ces pays avaient besoin d’être administrés, de sorte que
des postes de gestionnaires – domaine où les Juifs excellaient – ont été offerts
un peu partout.
Un autre roi de Pologne, Sigismond II Auguste, a lancé une autre invitation.
Voici un passage de son édit, accordant aux Juifs la permission d’ouvrir
une yechiva à Lublin, daté du 23 août 1567 :
A la suite des efforts de nos conseillers et pour faire droit à la requête
des Juifs de Lublin, Nous accordons par la présente la permission de
construire une yechiva et d’équiper ladite yechiva de tout ce
qui est nécessaire à des études avancées. Tous
les hommes savants et rabbins de Lublin se réuniront pour choisir en
leur sein celui qui exercera les fonctions de directeur de la yechiva. Puisse
leur choix se porter sur un homme qui honorera la Tora et contribuera à sa
gloire !
L’âge d’or du judaïsme polonais
En Pologne, les Juifs ont eu la
permission d’avoir leur propre assemblée
gouvernementale, appelée le Va‘ad arba’ aratsoth, composée
de divers rabbins qui administraient les affaires des Juifs en Europe de
l’est.
Les Polonais n’interféraient pas avec la vie juive et l’érudition
prospérait.
Citons les noms de quelques personnalités importantes de cette époque,
qu’un étudiant en histoire juive doit absolument conserver en
mémoire :
–
Rabbi Moché Isserles (1525-1572), de Cracovie, également connu
comme le Rema. Après que le rabbin séfarade Yossef Karo eut écrit
le Choul‘han ‘aroukh, le code de la Loi juive, Rabbi Isserles l’annota
en y enregistrant les décisions rabbiniques d’Europe de l’est.
Son commentaire a été, et continue d’être, d’une
extrême importance dans la vie juive de tous les jours.
–
Rabbi Ya‘aqov Pollack (1455-1530), de Cracovie. Il a ouvert la première
yechiva en Pologne et fut nommé par la suite grand rabbin de ce pays.
Il développa une méthode d’étude du Talmud appelée
pilpoul, signifiant « affinage des distinctions ». C’était
un type de raisonnement dialectique qui est devenu très populaire, par
lequel des faits ou des idées opposées sont systématiquement
soupesées afin de résoudre leurs contradictions, apparentes ou
réelles.
–
Rabbi Yehouda Loewe (1526-1609), sans être d’origine polonaise,
a représenté une figure de premier plan dans le judaïsme
d’Europe de l’est. Mieux connu sous le nom de Maharal de Prague,
il a été un des grands érudits mystiques de son temps.
On lui attribue la création du golem, une créature vivante dépourvue
d’âme.
Une population en plein essor
Avec la croissance dans l’érudition
en Tora est venue l’augmentation
de la population. En 1500, il y avait en Pologne environ 50 000 Juifs. En
1650, ils étaient devenus 500 000. Cela signifie que vers le milieu
du XVIIème
siècle, près de 30 % de la population juive mondiale vivaient
en Pologne !
Où ces Juifs se sont-ils installés à l’intérieur
de la Pologne ?
Comme il était souvent interdit aux Juifs, partout où ils vivaient,
de posséder des terres, ils habitaient généralement dans
les villes. Cependant, ils ont créé leurs propres communautés
rurales que l’on a appelées des shtetls. Il est vrai que nous
avons tendance, aujourd’hui, à penser au shtetl comme à une
structure agricole proche de la misère (comme dans Le violon sur le
toit). Cependant, pendant l’âge d’or du judaïsme polonais,
beaucoup de ces communautés ont été relativement prospères.
Et il y en a eu des milliers.
D’une manière générale, les Juifs étaient prospères, mais il n’était pas toujours de tout repos de côtoyer les Chrétiens polonais ou ukrainiens, pour qui les Juifs étaient les assassins de Jésus.
A plusieurs reprises, les Chrétiens se sont soulevés contre les Juifs. Par exemple, en 1399 à Poznan, un rabbin et treize Anciens, accusés d’avoir volé des biens de l’Eglise, ont été torturés et brûlés sur le bûcher. (Les Polonais avaient probablement oublié l’édit du roi…)
Une autre source de conflits a surgi du fait que des Juifs travaillaient comme administrateurs et percepteurs d’impôts pour le compte de seigneurs féodaux polonais. Cela les rendait très impopulaires auprès du bas peuple, qui n’avait pas besoin d’y être fortement encouragé pour déchaîner sa hargne antisémite.
Cela était surtout vrai dans des régions comme l’Ukraine, où les Polonais, de religion catholique, étaient considérés comme une autorité occupante dans un pays d’obédience orthodoxe. Il était donc facile de s’en prendre aux Juifs, considérés comme les représentants des envahisseurs.
Retenons également que si la noblesse polonaise avait besoin des Juifs, ce n’était pas le cas chez les gens du peuple. On a donc souvent vu des soldats polonais quitter délibérément une ville, abandonnant les Juifs à la merci des Ukrainiens. Cela est arrivé, par exemple, en 1648 dans la ville de Tulchin. Les soldats polonais ont pactisé avec les Cosaques et sont sortis de l’agglomération. Les Juifs ont défendu eux-mêmes la ville jusqu’à ce qu’elle tombe aux mains de l’ennemi, et ils ont tous été massacrés.
Les pogroms
Quand les Ukrainiens ont décidé de
chasser les Polonais hors de leur pays, des massacres de Juifs ont commencé sur
une grande échelle.
En 1635 a eu lieu en Ukraine la première grande explosion de violence
contre les Polonais et les Juifs. Mais cette tentative de soulèvement
fut écrasée, pour reprendre avec un surcroît de vigueur
treize ans plus tard.
Cette deuxième révolte, en 1648, qui a réussi à libérer
l’Ukraine de la domination polonaise, était conduite par un Cosaque
ukrainien nommé Bogdan Chmielnicki. Dans une large mesure elle était
dirigée contre les Juifs.
En voici une description (de Nathan Nata HANNOVER, Yevèn Metsoula [« Le bourbier infernal »], p. 31-32) :
Chez certains d’entre eux, on arracha leurs peaux et on lança leur chair aux chiens. Chez d’autres, on coupa leurs mains et leurs pieds et leurs corps ont été jetés sur les routes où des charrettes leur sont passées dessus et où des chevaux les ont piétinés… Beaucoup ont été enterrés vivants. Les nourrissons étaient massacrés aux mamelles de leur mère, et un grand nombre d’enfants ont été dépecés comme des poissons. Ils ont éventré les femmes enceintes, arrachant leurs futurs enfants et les leur lançant au visage. Ils ouvraient les ventres de certains et les laissaient en vie après y avoir placé un chat, mais ils leur coupaient les mains afin qu’ils ne puissent pas se débarrasser de l’animal… et il n’y a jamais eu une mort anormale dans le monde qu’ils ne leur aient pas infligée.
Voici un autre récit, écrit par un rabbin lithuanien, Chabbetaï ben Méir ha-Kohen (1621-1662), connu aussi comme le Chakh, qui a survécu à cette époque :
Le même jour 1 500 personnes ont été tuées dans la ville de Human, en Russie, pendant Chabbath. Les nobles Cosaques avec lesquels la foule malfaisante avait de nouveau pactisé chassèrent tous les Juifs de la ville vers les champs et les vignobles où les scélérats les ont encerclés, les ont déshabillés complètement et leur ont ordonné de s’étendre sur le sol. Les scélérats ont adressé aux Juifs des paroles amicales et bienveillantes : « Pourquoi voulez-vous être tués, étranglés et massacrés comme un sacrifice à votre Dieu qui a répandu sur vous Sa colère sans aucune pitié ? Ne vaudrait-il pas mieux que vous adoriez nos dieux, nos images et nos croix, pour que nous formions un seul peuple solidement uni ? » Mais le peuple saint et fidèle, qui s’était si souvent laissé massacrer en l’honneur de Hachem, éleva ensemble la voix en direction du Ciel et s’écria : « Ecoute, Israël, Hachem notre Dieu, le Saint et le Roi de l’univers ! Nous avons déjà si souvent été massacrés en Ton honneur ! Hachem, Dieu d’Israël, puissions-nous te rester fidèles ! » Après quoi ils récitèrent la confession de leurs péchés et dirent : « Nous sommes coupables et acceptons le jugement divin ! » C’est alors que les scélérats se sont jetés sur eux, et il n’y a pas eu un seul survivant.
Il n’est pas étonnant que les Juifs, quand ils entendent aujourd’hui le mot « Cosaque », soient pris de tremblements. Ces gens ont tué 100 000 Juifs et détruit 300 communautés juives de la manière la plus féroce que l’on puisse imaginer.
Aujourd’hui encore Chmielnicki est considéré en Ukraine comme un héros national, une sorte de « libérateur du territoire ». A Kiev se dresse sur une des places principales une grande statue érigée en son honneur.
Voilà comment, en 1648-1649, s’est effondré l’âge d’or du judaïsme polonais.
Ces pogroms ont eu lieu dans l’est de la Pologne, et les Juifs dans les autres parties du pays sont restés en place. La Pologne a continué pendant longtemps de constituer le centre du monde juif achkenaze, comme nous le verrons dans les prochains chapitres.
Il nous faut toutefois, avant d’en arriver là, revenir sur nos pas et évoquer la Réforme protestante qui a eu lieu aussi pendant la Renaissance.
Notre prochain chapitre : La Réforme protestante et les Juifs Traduction et adaptation de Jacques KOHN