C'était une expérience étrange que de sillonner récemment le quartier juif de Bagdad à la recherche de ce qui reste d'une communauté dont les racines plongent dans un passé vieux de 2600 ans.
Il reste très précisément 38 Juifs à Bagdad. La plupart sont âgés et vivent dans la crainte.
Une demande faite auprès d'un fonctionnaire irakien pour nous autoriser à interviewer les derniers survivants des authentiques Juifs de Babylone s'est soldée par un sourire incrédule."Impossible…. Trop délicat".
C'est au point qu'un chauffeur de taxi irakien refusa de faire plus que de ralentir alors que nous passions devant Bataween, la dernière synagogue de Bagdad encore en service, craignant que l'endroit ne soit sous surveillance policière.
Du taxi, nous pûmes voir que la synagogue isolée était entourée de murs de trois mètres de haut et de grilles de fer sinistres , sans âme qui vive aux alentours.
Si maintenant nous nous dirigeons à vol d'oiseau vers l'Ouest, en franchissant deux pays, nous arrivons en Israël où, dans le village de Or Yehouda, vit un homme qui, mieux que personne, peut satisfaire notre curiosité.
Morde'hai Ben Porat, né à Bagdad et âgé actuellement de 79 ans, a consacré sa vie à faciliter l'exode des Juifs d'Irak.
Au début des années cinquante, après avoir été formé par le Mossad, il fut responsable de l'Opération Ezra et Ne'hemia, un mouvement clandestin qui fit venir en Israël 120 400 Juifs d'Irak. Le deuxième, en importance, de tous les transferts de population de l'histoire juive.
Ben Porat fut arrêté
quatre fois dans son entreprise qui comportait une mobilisation massive par
avion, par train, en voiture et même à pied. Il se déguisait
souvent en Bédouin pour pouvoir passer
plus facilement, et il perdit même deux dents après avoir été
frappé par la police irakienne.
C'est une mission qui n'est
toujours pas terminée: au cours des cinq dernières années,
220 Juifs ont fui l'Irak et les émigrants les plus récents sont
arrivés il y a tout juste huit mois.
"Quel que soit le sort de Saddam Hussein, c'en est fini de la communauté.
Terminé pour toujours. Quant aux 38 derniers Juifs, l'histoire se terminera
avec eux. Depuis 586 avant l'ère courante jusqu'aujourd'hui ... Et maintenant,
les portes de Bagdad sont closes". Voilà ce que dit Ben Porat.
A l'époque, le Quartier Juif représentait réellement un quart de la ville de Bagdad, et on estime à 137 000 le nombre des fidèles qui fréquentaient la douzaine de synagogues existantes. Certains Juifs occupaient, en tant qu'hommes d'affaires en vue, une position dans la communauté de Bagdad proprement dite, et il arriva même une fois que les Juifs occupent la moitié des seize sièges du Conseil municipal.
Mais des changements allaient se produire.
A l'époque de la domination Ottomane turque, les Juifs de Bagdad devinrent des dhimmis, une minorité protégée, jouissant de la liberté de culte.
Sous le Mandat britannique, les relations commencèrent à se gâter au fur et à mesure qu'augmentait la détermination des Juifs à vouloir une patrie.
Les évènements arrivèrent à un tournant en Juin 1941, lorsque, à la suite d'un coup de main pro-nazi, 135 Juifs furent assassinés au cours d'un pogrom de deux jours. "Ce fut comme un tremblement de terre", se souvient M.Ben Porat, "la foule parvint jusqu'à notre porte et était sur le point de nous attaquer lorsque notre voisine musulmane, la femme d'un colonel de l'armée irakienne, se précipita à notre secours. Elle tenait à la main une grenade et les menaça de la faire éclater s'ils ne déguerpissaient pas. Pendant les deux jours qui suivirent, nous accueillîmes tous les Juifs de notre quartier. Il y avait bien 200 personnes à la maison".
Dans la période qui suivit l'attaque, les parents de Ben Porat commencèrent leurs préparatifs de départ et parvinrent à se procurer des billets pour la Palestine au moyen de faux passeports. Ils quittèrent définitivement l'Irak sur un hydravion qui se posa sur la Mer Morte.
Le jeune Ben Porat resta
sur place, officiellement pour passer ses examens, mais aussi pour
travailler avec le mouvement clandestin He'Haloutz à organiser une filière
permettant aux Juifs de gagner la Palestine.
"En 1945", dit-il, "j'ai marché jusqu'à Jérusalem. J'ai marché pendant 30 jours, à travers la Syrie et le Liban". Ben Porat se retrouva bientôt commandant d'une compagnie pendant la Guerre d'Indépendance d'Israël et participa à la bataille de Latroun.
En 1948, il fut chargé
par le Mossad d'une mission dont le but était d'organiser l'exode des
Juifs de Bagdad.
L'opération Ezra et Ne'hemia tablait sur 150 émigrants maximum
par mois. Mais lorsque les autorités irakiennes approuvèrent le
projet le 3 Mars 1948, ce furent 63 000 personnes, soit presque la moitié
de la population juive de Bagdad, qui s'inscrivirent pendant les deux premiers
mois.
Fin 1951, il ne restait plus que 9000 Juifs dans la capitale irakienne.
Après son départ définitif d'Irak, Ben Porat participa à la création de la ville de Or Yehouda, située à dix kilomètres à l'est de Tel Aviv, sur l'emplacement d'un camp de transit où l'on avait dirigé de nombreux immigrants irakiens lors de leur arrivée. Il en devint plus tard le maire, et siégea à la Knesset, en tant que député, pendant seize ans.
Mais sa plus belle réussite, c'est la création du Centre dédié à l'Héritage Juif Babylonien, l'aboutissement de l'œuvre d'une vie pour laquelle il s'est vu décerner l'an dernier le Prix d'Israël, la plus haute distinction civile nationale.
"L'histoire de cette communauté de la Diaspora est pratiquement terminée, mais nous pouvons en faire vivre la mémoire", dit-il à propos du Centre.
Le musée est ce qui relie les 250 000 Juifs d'origine irakienne vivant en Israël avec leur histoire ancestrale. Il retrace leur itinéraire, depuis l'exil initial décrété par le roi de Babylone Nabuchodonosor après la destruction du Premier Temple, jusqu'à nos jours. Des trésors, illustrant deux millénaires de judaïsme irakien, sont exposés, allant de l'orfèvrerie aux robes de mariées, en passant par des histoires du Talmud de Babylone.
Quant aux 38 Juifs qui restent encore à Bagdad, Ben Porat hausse les épaules. Ils n'ont plus de rabbin et deux d'entre eux seulement connaissent encore l'hébreu. Ils bénéficient cependant d'une sorte de protection de la part de Saddam Hussein qui, reconnaît Ben Porat, s'est donné le mal de préserver et de protéger au moins trois sites juifs en Irak.
Ben Porat conclut ainsi :"Un vieux proverbe juif irakien dit que : Bagdad est une coupe remplie d'or, mais il y a un serpent au fond de la coupe. Certains d'entre nous voient la coupe, d'autres voient le serpent. Je suis certain que les Irakiens vivraient mieux s'ils avaient un autre leader. Je ne parle pas de ce qui serait bon pour Israël, je pense aux Irakiens eux-mêmes. Tant d'entre eux ont souffert et sont morts.
Il n'y a aucun avenir pour
les Juifs dans un nouvel Irak, j'en ai la certitude. Mais je pense que nous
pourrions servir en quelque sorte de passerelle au nouveau gouvernement. Nous
parlons la même langue et nous nous rappelons que nos pères étaient
capables de travailler ensemble.C'est
une histoire sur laquelle nous pourrions nous appuyer".